Red Push
14:00 - Palais présidentiel
George referme la porte du bureau présidentiel et s’y adosse en soupirant un grand coup. Pré-si-den-tiel. Oui. Les bruits des flashes et le brouhaha des conversations excitées lui parviennent encore étouffés par le lourd battant de chêne. Il est déçu de constater que la lassitude qui l’envahit surpasse de loin la joie qu’il devrait ressentir à l’issue de cette miraculeuse élection.
« George, tu es Président de la République » se répète-il tout haut, le souffle court. Il respire fort et décolle son dos moite de la porte pour détailler la pièce dans laquelle il se trouve. Le bureau est spacieux, les meubles brillent sous leur couche de vernis toute neuve, les sièges semblent confortables. L’odeur des produits domestiques se mêle à celle plus discrète du cuir, sans doute le divan flambant neuf. La plupart des étagères sont vides, certaines sont remplies de dossiers étiquetés et ordonnés à la perfection, par couleur et pas ordre alphabétique. Découragé par le néant et l’asepsie de son nouveau bureau, fatigué par la longue matinée à laquelle il vient de survivre et annihilé par la pensée des obligations à venir, le nouveau Président de
14:00 - Avenue des Pivoines, Résidence Paradisia appartement 613
Eli sent la tension monter en lui. Il jubile d’avance à l’idée que peut-être, ce soir, ou demain ou en tout cas très prochainement, le moment arrivera. Le moment fatal, comme il l’appelle, et pour cause. Il a suivi et analysé attentivement tout le déroulement de la campagne présidentielle. Quand il a vu la montée en puissance soudaine de la cote d’un candidat sorti d’on ne sait où – car ce sont les émissions people qui ont fait élire George K – il a compris qu’il pouvait compter sur lui. Il savait depuis quelque temps que ce serait lui le nouveau président, dans ce contexte de déliquescence politique. Cet homme là peut le faire, cet homme là a la carrure – ou la naïveté – nécessaire pour le jeu fatal. Eli attendra patiemment, savourant le suspens.
14:00 - Aéroport Sud
Nasrall vient de passer sans encombres le contrôle. La puce falsifiée n’a pas posé de problème. Il n’a aucun document sur lui. L’adresse du correspondant chez qui il doit prendre le matériel, il la connaît par cœur. Il s’y rendra par l’aérobus. Il a le temps. L’opération a lieu dans trois heures.
14:30 - Palais présidentiel
Quand George ouvre les yeux, son regard se pose instantanément sur le Red Push, le bouton rouge, comme il l’appelle, car son langage est un peu simple. Le Red Push est disposée en plein centre de son bureau, comme une braise au milieu de la nuit noire. Le bureau dans son ensemble est une sorte de machine compliquée parcourue de systèmes électroniques. Tout est intégré dans la table : outils de télécommunication, ordinateurs, écrans numériques montrant toutes sortes d’informations à la demande, depuis les images satellites des stations météorologiques jusqu’au déplacement en temps réel des armées d’un pays lointain en guerre contre son voisin. Le bureau le plus sophistiqué, performant et moderne du continent, conçu par le plus génial des génies du continent, selon la presse. George n’a pas envie d’explorer dès à présent les diverses fonctionnalités de ce superbe jouet, mais il reste intrigué par ce Red Push plantée au milieu. Il a toujours pensé que l’image du président menaçant d’appuyer sur le bouton rouge était une façon de parler. Il s’imaginait qu’appuyer sur le bouton rouge signifiait donner l’ordre d’une attaque nucléaire, par exemple. Ainsi le Red Push existe vraiment ? Où alors n’est-ce qu’une simple décoration ? Ou bien la sonnette pour appeler l’assistante ou la secrétaire et commander son café ? George est certain qu’il devrait savoir à quoi sert le Red Push. Pourquoi ne lui a-t-on rien dit ? Si cette touche avait une quelconque importance, si elle déclenchait une guerre nucléaire, on aurait dû l’en avertir non ? Une multitude d’hypothèses plus ou moins sensées se forment dans la tête de George. Il garde les yeux rivés sur le mystérieux objet, ce potentiel détonateur, mais déclencheur de quel évènement ? Quand George effleure du doigt la touche, il ressent une étrange sensation de toute puissance. Et si c’était vrai ? Et si j’avais sous mon doigt la fin du monde ? Il se laisse retomber en arrière sur son siège et part d’un grand éclat de rire.
14:45 - Avenue des Pivoines, Résidence Paradisia appartement 613
Eli vérifie une fois encore que ses instruments sont au point, que tous les capteurs donnent signe de vie. Il ne veut pour rien au monde rater l’instant qu’il attend depuis si longtemps. Il a en effet conçu le projet des années auparavant, lorsqu’à l’âge de 18 ans à peine on lui confiait une mission de la plus haute importance. Le jeune génie bombait alors le torse en recevant des mains d’un officier important un dossier « top secret ». Il se voyait déjà dans un film. Il avait travaillé de très longs mois pour venir à bout de la commande. Le résultat avait dépassé toutes les espérances de ses commanditaires, qui avaient vu se préparer pour la présidence le holodesk, un joyau de la science, pour ne pas dire de la science-fiction. Eli a réussi à faire d’un unique bureau en bois d’ébène apparent un véritable centre de commandement divin. On accède au monde entier grâce à ce simple meuble.
La commande a été motivée, au départ, bien sûr, par la lutte anti-terroriste. On peut communiquer avec les colonies spatiales, on peut envoyer son image hologramme dans le lit de sa femme ou dans n’importe quelle salle de réunion qui possède un récepteur holo. Un des ordinateurs calcule en permanence grâce aux bases de données universelles et avec l’aide du réseau d’intelligences artificielles du gouvernement des probabilités et des prévisions sur l’issue de tous les événements connus. Eli a su réunir dans un bureau toutes les meilleures technologies de ce 21eme siècle.
Mais un dossier top secret étant ce qu’il est, les quelques personnes averties du gouvernement – dont le très puissant et très discret WM – ont menacé Eli d’élimination immédiate si jamais il osait révéler à quiconque le travail qu’il a effectué pour les services secrets. Ne pouvant faire apparaître sa merveille la plus aboutie dans son curriculum vitae, Eli en a fait un jeu dont lui seul détient les clés. Et c’est aujourd’hui que le holodesk va entrer en service. Eli jubile.
14:50 - Villa V, rue R.
Nasrall est arrivé. Mot de passe : un demi-verset de texte sacré. Accès au matériel. Paroles inutiles, si ce n’est le texte du Livre. Le lieu de l’action, il s’y rendra en aérobus aussi. Rien de tel que l’artisanat pour échapper aux surveillances les plus sophistiquées.
Du matériel traditionnel, trois mots de code susurrés dans des oreilles sûres, du dévouement. Rien de plus. Pas de trace.
15:00 - Palais présidentiel
George déteste déjà son holodesk. Depuis la minute où il s’est assis pour la première fois dans son fauteuil de président, il ne pense plus qu’à une chose : le Red Push. Il absorbe toutes ses pensées, s’infiltre dans ses raisonnements poussifs. Il se demande parfois si tous les présidents avant lui ont eu le même problème. Mais non bien sûr, c’est impossible, ils savaient, eux. Ils étaient dignes d’être président, et malgré tout le mal que l’on a dit à George de ses prédécesseurs, eux, au moins, n’avaient pas d’angoisse concernant la fonction du Red Push, surtout quand il n’était qu’un bouton rouge sur un bureau ordinaire. Comment George pourrait-il s’humilier au point de demander à quelqu'un à quoi sert le Red Push au milieu de son mystérieux holodesk ? Comment admettre son ignorance, et comment se faire respecter encore après ça ?
15:00 - Avenue des Pivoines, Résidence Paradisia appartement 613
Dans ses rêves, Eli anticipe sa vengeance. On l’a écarté, on lui a volé son oeuvre, il riposte. WM ne sait pas que le concepteur a programmé la Red Push sur le mode aléatoire. Eli entrevoit souvent une main ferme appuyant sur le Red Push, SON Red Push. Dans ses délires les plus jouissifs, Eli voit alors tomber comme une mouche un puissant chef d’état, le pape, ou bien encore une star de cinéma, un prix Nobel, le scientifique en train de découvrir un vaccin contre la peste aviaire. Sur 8 milliards de terriens, en comptant les colonies spatiales, qui va mourir sous la main du président ? Il y a une infinité de chances que ça n’ait aucune importance, mais il y a aussi une probabilité tout à fait infime que cela ait des répercussions sur le monde entier. Eli est un adorateur inconditionnel de l’effet papillon et l’idée même que la mort d’un individu puisse changer la face du monde le rend hystérique.
15:30 - Palais présidentiel
George attend avec angoisse les directives de celui qu’il ne connaît que sous le nom de WM. George ne possède pas une intelligence hors du commun, sinon, il ne serait pas là. Il est cependant assez lucide, pour l’instant, pour entrevoir qu’il est manipulé. Georges K : marionnette docile de ceux qui ont misé sur lui, organisé les campagnes médiatiques, sorti de leur chapeau virtuel Le Candidat, celui que le peuple adore. Il est celui que la population a vu non stop sur les écrans, dans toutes les émissions de divertissement, dans tous les magazines. Il a bien apprécié la comédie qui l’a fait voir au bras d’une superbe créature blonde, censée être son épouse. Mais, hélas, il n’a pas le droit de la toucher davantage. Elle va arriver tout à l’heure pour la photo officielle. Avant cela, il recevra tout aussi officiellement WM, qu’il « choisira » comme ministre des Armées.
George s’admire dans le gigantesque miroir vénitien du bureau. Quel look. Tout a été retouché pour qu’il soit vraiment à son avantage. Et vraiment tel que les foules aiment les héros : les yeux de Clooney, le sourire de Brad Pitt, et les abdos … Ah, les abdos, il en avait tant rêvé. Comme les Ferrari qu’il a eu le droit de conduire entre deux séances de « formation ».
Tout cela est un peu gâché par la trouille. Il n’en sait pas assez. Ou trop.
15:45 - Avenue de
Nasrall marche comme s’il volait. Son exaltation atteint un paroxysme. Dans un peu plus d’une heure. Si tout va bien. Il faut qu’il se calme, que personne ne le remarque. Surtout pas les vigiles ni les gardiens armés dont la densité augmente aux abords de
Le Chef Suprême ne s’intéresse pas au Président. Nasrall ne s’y intéressera pas non plus. Il n’a pas été habitué à prendre une quelconque initiative. D’ailleurs il ignore totalement ce concept. Il connaît « obéissance », « foi » et « sacrifice ». Il sait seulement qu’à 17h arrivera un véhicule gris argenté. Il marche en psalmodiant dans sa tête. Totalement anonyme.
16:00 - Avenue des Pivoines, Résidence Paradisia appartement 613
Eli laisse sa pensée vagabonder. Son jeu est un jeu compliqué du point de vue du concept, mais simple quant à la réalisation finale. Eli a reçu une fortune pour mettre au point le plan Holodesk qui permettra au Président d’avoir une information holistique, sans aucune limite. Commande des services secrets. La conscience morale d’Eli s’est diluée dans la vastitude de ses comptes en Suisse. Non qu’il jouisse de sa fortune : elle est d’abord au service de ses inventions et de sa rage à les faire reconnaître. Très vite, Eli a compris que le véritable dirigeant de la nation est occulte, c’est son interlocuteur, WM. Le prochain président sera son homme de paille. Sans doute l’information holistique n’intéresse WM que si elle lui permet de devenir une sorte de « maître du monde ». WM est à peu près fou mais, somme toute, assez rationnel. Eli n’a pas résisté aux offres mirobolantes des services secrets, avant d’être mis sur la touche, puis menacé. Ainsi WM s’est acheté, grâce au génie d’Eli, une machine à tout savoir, équipée d’un Red Push. Ce qu’il ne sait pas, c’est que cette touche tue au hasard. Totalement au hasard. C’est cela, le jeu de Eli.
16:30 - Palais présidentiel
Georges guette par la fenêtre l’arrivée de WM, alias son ministre des Armées. Puis il se souvient qu’il est inutile de regarder par la fenêtre, il a tout ce qu’il faut sur les écrans de contrôle de son holodesk.
« George, tu es Président de
16:59 - Limite du périmètre de sécurité.
Au moment où le véhicule ministériel approche de l’entrée de
17:00 - Avenue des Pivoines, Résidence Paradisia appartement 613.
Eli a entendu au loin une explosion. Il se lève, avec l’idée de s’informer sur écran. Il ne fait pas trois pas. Il s’écroule. Définitivement.
18:00 - Palais présidentiel
Cellule de crise : les ministres et l’état-major des généraux se réunissent en catastrophe.
L’attentat suicide a fait treize morts négligeables, endommagé plusieurs véhicules et libéré définitivement la nation de la personne envahissante du ministre des Armées.
Q., le général en chef entrevoit une prise du pouvoir par les militaires dans laquelle il aura le rôle essentiel. Une chance. Sa chance.
C’est la première fois qu’il entre dans le bureau du Président. D’abord, il reste interdit devant le holodesk. Une merveille. A lui de prendre la situation en mains. Il appelle le sous-secrétaire à la communication pour refaire le discours présidentiel dans le sens des condoléances.
On lui apprend le décès de l’inventeur du bureau holistique dont toute l’équipe technique a déjà été éliminée par les services secrets. C’est fâcheux. Mais pour contrôler les performances du holodesk on trouvera bien des techniciens quelque part. Question de budget. Le général en chef ne se tracasse pas trop.
Le vrai problème est le suivant : George K a l’air hors service.
« Mon général, pardonnez-moi, mais comment organiser la cérémonie dans ces conditions ? » C’est vrai ça, que va-t-on faire du nouveau Président, George K, qui a définitivement disjoncté au point que depuis une heure il n’arrête pas de hurler en appuyant sur le Red Push ?
Le Red Push ? A quoi sert il au fait déjà ?
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