Petite étoile (1999)

Ma première nouvelle dactylographiée, j'avais 13 ans.




Petite étoile

Le 2 avril 1945

Je courais.

_ « Cachez-vous, avait répété Solène, ou vous ne reverrez plus jamais le soleil ! »

Les plus grands étaient partis.

_ « Cachez-vous ou vos pieds ne fouleront plus jamais notre sol ! » elle avait appuyé sur le «notre »

Plusieurs étaient partis, en courant.

_ « Allez vous cacher bon sang ! » elle avais perdu son calme habituel, je ne l’avais jamais vu ainsi. Je ne comprenais pas.

_ « Vous n’entendrez plus jamais les contes de la sirène et du chamois doré... » des larmes glissèrent le long de ses joues.

Je compris. Je courus.

Je courais à perdre haleine ; j’entendais au loin des cris de femmes étouffés par les détonations, et des voix rudes d'hommes qui crachaient des ordres dans une langue que je ne connaissais pas. Je savais : ces hommes ne nous aimaient pas, pire, ils nous haïssaient, nous tous, nous les étoiles.

Pourtant au début j’avais essayé d’être poli, comme me l’avais appris maman ; mais ils nous méprisaient comme des rats pour une raison que je ne comprenais pas. J’ai eu plusieurs fois l’impression que nous étions leurs prisonniers, leurs esclaves. Pourtant, oui pourtant, nous sommes des étoiles.

Je suis fier d’être une étoile, je me dis que je brille et que je resplendis tel le soleil. Je répands une lumière astrale autour de moi, c’est brodé sur ma chemise. « La lumière fait la vie » dit le proverbe, alors voilà, je suis fier et j’arbore ma petite étoile jaune comme un trophée. Je pense qu’elle me porte-bonheur.

Je courais. Je pensais : plus de soleil, plus de pieds, plus de sirène et de chamois doré... Je m’arrêtais devant un grillage barbelé haut de cinq fois ma taille.

_ « Hé ! qu’est-ce que tu fous ici toi ? Saloperie d’juif va ! »

Je couru, revins sur mes pas... À droite, à gauche, par ici... un tas de caisse... À bout de souffle, au bord de l’évanouissement je stoppais ma course et plongeais dans une caisse encore ouverte de petits boutons blancs.

Une odeur, un choc, le noir...

Solène, elle qui s’était si bien occupé de nous durant cette semaine, où est-elle ? Et maman qui était partie «se promener » hier avec les autres mamans, «elle reviendrait tout de suite », où est-elle ? Et papa, où est-il ? Il était juste parti voir un ami avec tous les autres papas. Et moi, avec tous les autres enfants, je ne savais ni où j’étais ni où j’allais... Mes pensées furent interrompues par une sirène, chevauchant un chamois doré, qui entra dans le dortoir, elle chantait, nous nous envolions, nous, des étoiles pétillantes de vie, nous nous envolions vers la liberté... Papa, maman et Solène, dans un arc-en-ciel, étaient là, ils m’attendaient, ils me souriaient, je riais...

« Papa, maman, où êtes vous ? ». En réponse quelques petits boutons blancs bruirent lorsque je relevais la tête. Je réussi à me mettre debout. Mon crâne me faisait mal. Seul ma respiration saccadée venait troubler le silence qui régnait, plus de cris, plus de coups de feu, plus que de la poussière et quelques corps inertes étendus sur le sol. Et moi, petit garçon de sept ans, seul au milieu des lambeaux de fumée noire, le soleil du matin sur mes boucles blondes, les pieds crispés enfoncés dans la boue, la tête pleine de sirène et de chamois doré, moi, petite étoile...

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