"O pays merveilleux..." (2003)

« O pays merveilleux… »

(Nouvelle co-écrite avec Guillemette)

« O pays merveilleux où les gens qui s’aiment vivent heureux… »

Antarès fredonne de sa voix de baryton en plantant un pied de banane, là, à droite de l’orchidée, juste dans l’alignement du palmier là-bas, sans trop salir le gazon autour, précisément 30 cm sous terre.

- C’est pas ça les paroles ! vitupère Antara assise dans son rocking-chair matelassé mauve, sous la véranda.

- Qu’est ce que ça peut faire ? Si j’ai envie de chanter comme ça, moi !

- Attention ! Mais regarde donc plutôt ce que tu fais ! Tu as mis de la terre jusque dans les pieds de Groseille !

Groseille c’est l’orchidée, allez savoir pourquoi. Antarès grogne et se remet au travail avec application. Les grincements du rocking-chair rythment ses mouvements.

Il arrose avec précaution le pied de banane. Il essaye d’imaginer quel nom sa femme donnera à cette nouvelle plante. Peut-être Ninon, elle en parlait la dernière fois en regardant la télé. Et regarder la télé, sans le son bien sûr, lui donne en général de bonnes inspirations, comme elle le répète à tout bout de champ. Ou alors dans la lignée de Groseille l’orchidée et Iris le baobab nain, le bananier sera baptisé Poinsettia ou Goyavier.

Antarès essaie ensuite d’imaginer quel nom il donnerait, lui, à ces végétaux. Il regarde avec une certaine tendresse le préféré d’Antara, Gustave, un hibiscus aux fleurs couleur d’abricot.

Mais pourquoi devrait-il leur donner un nom ? Que l’orchidée lui fasse un clin d’œil chaque matin, cela lui suffit. Sa femme, elle, a sans doute compris les plantes et ce dont elles ont besoin… encore mieux que lui.

Il se demande comment se seraient appelés leurs enfants s’ils en avaient eu. De toute évidence des prénoms parfaits pour eux. Cette pensée l’attriste un peu.

Et s’ils avaient eu des animaux ? Antares n’aime pas les chats et Antara n’aime pas les chiens : ils ont ainsi évité des querelles. De toutes façons, les chats et les chiens, c’était du temps de leurs parents – il y a encore au fond d’un tiroir la photo-papier de Lucyfer, le dernier chat.

Il aplatit précautionneusement la terre autour du frêle bananier puis redresse son dos raide, essuyant ses mains crasseuses à son jogging de jardinage. Il laisse à Antara tout le loisir d’inspecter le travail, attendant avec appréhension les remarques désobligeantes qu’elle ne manquera pas de lui adresser.

- Il est penché vers la gauche ! Elle a raison. Comment a-t-il pu laisser Ninon pencher a gauche ? Il en est tout confus.

- Tu as abîmé des feuilles, ça se voit. Bon tant pis, ça ira pour cette fois.

Antarès rougit de plus belle, enfonçant sa main droite dans la poche qui cache une feuille arrachée par mégarde. Malgré cela, il voit bien que Ninon lui sourit.

Il danse d’un pied sur l’autre, puis sur un signe de son épouse, il sent qu’il peut disposer, et, soulagé, rentre dans la maison. Elle a raison, Antara, après tout, préserver la vie des plantes, c’est tout ce qui leur reste.

Le minois angélique d’une jeune présentatrice de télé ne cesse de s’agiter, en silence, dans sa boite. Antara, assise bien droite dans le vieux canapé de famille, tricote des moufles roses, taille six ans.

- Pourquoi tu tricotes des moufles ? ose demander Antares. Il se reprend précipitamment, il vient sans doute de poser une question de trop.

- Heu, je veux dire, elles sont ravissantes ces moufles.

Pas de réponse, sinon une mouche qui se rue sur la fenêtre fermée. Tout en allant la libérer, Antares en vient à se dire qu’ici, il ne neige jamais, et qu’il n’a jamais vu quelqu'un porter des moufles. Comment sait-il que ce sont des moufles d’ailleurs ? Il ne se souvient pas d’avoir appris ce mot inutile. Ici s’arrête sa réflexion, il a peur de penser tout haut des choses qui froisseraient sa compagne.

En réalité, Antara l’inquiète. Elle investit trop sur les plantes. Même si la saison fraîche arrive, on ne va pas mettre des moufles à un bananier. La saison fraîche ? Il fait chaud aujourd’hui ! Et même…. Antarès bondit de son fauteuil. Une mouche ! C’est bien une mouche qu’il vient de libérer ! Et il n’a même pas réagi ! Antara non plus, d’ailleurs.

- Antara ? Il y avait une mouche ! J’ai vu une mouche !

- Vieux rêveur, fait Antara avec aigreur, tu ne changeras donc jamais ! toujours prendre tes désirs pour des réalités ! Il y a bien dix ans maintenant qu’il n’y a plus de mouches, ni d’araignées, ni de guêpes ! Que feraient-elles sur les plantes OAM ? Encore, du temps des OGM, il en restait quelques unes, mais maintenant !

Antarès est triste : il a sans doute été victime d’une hallucination, cela signifie qu’il perd la tête. Et en plus il a fait pleurer Antara, qui, maintenant jette avec rage son tricot.

-Allons, ma belle …Antarès s’efforce d’être consolateur, descendons ensemble au jardin, c’est l’heure du coucher de soleil.

Antarès règle soigneusement le programme- soleil : pas trop orange, cela fait mal aux yeux d’Antara, un peu de nuages sur la fin, pour entretenir un suspens et, finalement, il appuie sur la touche « rayon vert aléatoire ». Antara sera contente.

« O pays merveilleux où les gens qui s’aiment vivent heureux… ». Il a remis la commande « musique » et guide Antara vers Groseille, Gustave et Iris. La terre est bien lisse autour du baobab, le gazon d’un vert impeccable.

- Tu ne crois pas que tu en fais trop ? grogne Antara.

- Regarde, Iris nous fait un petit signe et Ninon a l’air en pleine forme.

- C’est vrai, soupire Antara, ils sont encore à moitié vivants, eux …..

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