Entre ciel et mer (2005)

Entre ciel et mer

Elle avait commencé par renoncer au ciel. Renoncer au ciel peut paraître absurde, ou bien poétique ou encore impossible, diront les plus pragmatiques. Pourtant elle avait renoncé au ciel. Elle attendait que d’épais nuages gris capitonnent la ville pour aller faire ses courses. Elle attendait la nuit pour arroser ses rosiers et ses fuchsias. Elle attendait l’hiver pour regarder par la fenêtre, la pluie pour se dégourdir les jambes, la tempête pour admirer la nature tourmentée.

Elle a ensuite renié la mer. La mer est si changeante. La mer est belle quand elle est colérique, qu’elle terrorise les marins et engouffre les falaises. La mer est fascinante, dorée, éblouissante le soir quand le soleil couchant trace un somptueux chemin plaqué or vers l’horizon. Mais elle est aussi terriblement placide parfois. La mer quand elle est calme, la mer quand il fait beau temps, la mer quand elle caresse la plage et les ailes des goélands, la mer quand elle est claire et bienveillante, cette mer-là est insupportable. Renier la mer donc, les océans trop lunatiques pour ne plus voir cette infinie douceur, cette abominable étendue d’eau si paisible et si bleue.

Dans sa vie, plus de ciel, plus de mer, mais la douleur, elle, plus encore présente, a conquis d’un coup la place laissée vacante.

Elle a repeint ses volets bretons, elle a transformé sa garde-robe, elle a changé ses draps, elle jeté tout un tas d’objets, elle a brisé sa télé, elle a arrêté de se cogner, elle a arraché ses myosotis et ses œillets, elle a étranglé le canard WC, boycotté les boîtes de thons, re-décoré frénétiquement son intérieur, affiché des avertissements sur sa porte.

Elle a au passage perdu ses amis, la seule famille qui lui restait, son travail et bientôt tout intérêt pour la vie.

Elle est alors revenue en arrière, loin, du temps ou entre ciel et mer elle avait donné la vie sur le pont de l’Outre-Mer. L’odeur puissante des sardines, les écailles glissantes qui tapissent le pont, la sueur âcre du timonier penché sur elle, le sel de ses larmes mêlé à celui des embruns, ses cris d’amour et de douleur accompagnant celui des mouettes, le roulis du vieux chalutier qui fait tanguer le ciel limpide, le grincement des grues qui remontent les filets. Et enfin cette chose, si petite et légère soudain. Une tête minuscule entre les mains crasseuses du capitaine. Un demi-sourire figé sur ses lèvres fines. Deux adorables poings fermés. Entre ciel et mer, elle se revoit tendre ses bras vers ce corps si fragile, si beau, si prometteur, si attendu et si… bleu.

Le miroir fissuré de son poudrier l’a rendue au présent. Quand elle a crevé enfin ses iris bleus délavés, ce jour là, elle a cru qu’elle avait banni définitivement de sa vie la couleur infernale et par la même la souffrance anéantissante qui l’empêchait de vivre. Elle a fermé ses paupières sur ses yeux mutilés.

Elle s’est envolée, doucement, vers le ciel nacré du début d’automne. Elle a vu sa maison et son jardin monochromatique puis la planète entière dans toutes ses couleurs. Elle a pleuré du sang, et admiré les gouttes bleues épaisses et luisantes qui coulaient sur sa vie.


Soorie, Juin 2005

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