Ela (2005)

ELA

La douleur monte en elle, des orteils jusqu’au bout de sa queue de cheval. Si fort, si fort qu’elle pense à retourner en arrière. Mais non, trop tard, c’est impossible, cette idée aussi lui harponne l’estomac avec violence. Alors elle avance. Avancer le plus vite possible en essayant de ne pas paraître pressée, c’est possible ça ? Elle sent ses joues chaudes et certainement écarlates. Non c’est impossible. Tout le monde a les yeux fixés sur elle, tout le monde va deviner. Elle ralentit, remonte le col de son manteau, met les mains dans ses grandes poches. Erreur. Sous sa main droite, il est là, inscrit au stylo rouge sur un bout de buvard rose, dans un coin un peu sableux et poussiéreux de la grande poche. A son contact, une main de fer tente d’essorer ses intestins. D’où sort-elle une idée pareille ? Il est si lourd, si lourd qu’elle a l’impression de pencher. Pourquoi l’a-t-elle écrit ? Pour qu’il pèse moins lourd dans sa tête ? En tout cas ça n’a pas fonctionné. Elle avance, comptant ses pas, les yeux droits devant. Des pas derrière elle se rapprochent. Elle accélère malgré elle. Une main va se poser sur son épaule. Peut-être plusieurs. Peut-être est-elle déjà cernée. Un homme la dépasse. Rien ne se passe. Ils savent. Ils savent tous. Non, ils ne peuvent pas. Ne pas s’arrêter. La nausée s’amplifie.

Enfin la grande porte cochère vert-bouteille, et son tag blanc illisible. La clé qui tourne dans la serrure et comme toujours à ce moment, l’envie soudaine d’aller aux toilettes. Même dans un moment pareil, se dit-elle. Il n’y a personne dans la cour, elle peut seulement sentir le regard des voisins, laissant l’empreinte de leur nez sur la buée des fenêtres. Deuxième étage. Une porte s’ouvre. Son cœur part au galop, ses jambes se mettent à trembler, encore un coup d’essoreuse intestinale. Le voisin l’observe, sa grosse moustache grise, le visage rouge et d’épais sourcil froncés. Il avance vers elle. Fight with honor lui dit souvent sa mère dans les moments difficiles. C’en est un. « Bonsoir ». Sa voix se coince, écrasée par la boule qu’elle a au fond de la gorge. Le voisin la regarde bizarrement. Il se demande ce qu’elle a voulu dire où… Il sait. Elle s’en rend compte à présent. Sa main droite qui triture le fond de sa poche, les clefs qui tintent dans sa main gauche tremblante, ses yeux coupables à n’en pas douter. Autant d’indices qui la trahissent. Une bouffée de chaleur. Elle sent qu’elle va vomir. Ou bien s’enfuir en courant.

« Bonsoir », claironne le voisin en passant devant elle. Puis son sifflotement résonne dans la cage d’escalier. Elle ouvre la porte. Son cœur bat tellement fort qu’elle en a mal à la poitrine. Ouvrir la porte.

Dans les toilettes elle ne sait plus si elle doit vomir ou faire pipi. Les deux peut-être. Elle commence par se soulager. Ensuite elle vomit en observant le fond entartré de la cuvette, l’eau jaunâtre et le cordon à capuche de son manteau qui trempe dedans. A cette heure-ci l’appartement est encore vide. Elle court dans sa chambre, et ferme la porte à double tour. Elle a bien fait de demander un verrou à son père le mois dernier.

Assise sur les poissons tropicaux de son lit, elle se calme. Ici tout est simple, c’est son domaine. Sans doute l’endroit le plus sûr de toute la planète, voire même de l’univers bien qu’elle ne sache pas trop où c’est. Réfléchir. Oublier la peur, la honte. Elle sait ce qu’il lui faut : une cachette. La meilleure qui soit. Elle promène son regard sur sa chambre. La commode bleue où elle range ses petites culottes et sa collection de cartes postales. Trop évident. Les caisses à jouets, rose pour les Barbies, jaune pour les Playmobiles, Indiens et cow-boys mélangés à contrecœur. Trop bordélique. Le coffre à déguisements, l’armoire, sous le lit, dans la boîte à coquillages. Non, non, non et non.

Et puis une patte marron, ébouriffée, émerge du coffre à peluche. La voilà ! Elle tire sur la patte pour sortir la marmotte « parlante » du coffre et chuchote à son oreille. « Je vais te confier un secret, comme c’est un secret très important, tu ne devras jamais le répéter ». Elle glisse ensuite une main dans le dos de la marmotte et ouvre la fermeture. Elle arrache violemment la pile de ses câbles et enfouit le papier buvard dans la bourre. Que pouvait bien dire cette marmotte ? Elle ne s’en souvient plus mais au moins maintenant elle gardera le silence, c’est certain. A moins que... « Garde le bien, hein », dit-elle, les mains serrées autour du cou de la peluche.

« Elaaa ! ? ». Sa mère. Et de nouveau le cœur qui s’emballe, l’estomac à la machine, les joues rouges, et les jambes qui flageolent. Elle ne doit pas savoir. Jamais !

« Tu n’a pas faim, mon canard ? » Ela fait tellement d’efforts pour avoir l’air naturel qu’elle en oublie presque de manger. De toute façon la boule qui s’est installée au fond de sa gorge continue de faire barrage au moindre aliment et son estomac se rebelle à chaque bouchée qu’elle réussit à avaler.

« Tu as fait quoi, ma chérie, aujourd’hui ? ». Ne pas tomber dans le piège, s’impose-t-elle. Les papas arrivent toujours à vous faire dire ce qu’on n’a pas envie, c’est bien connu.

« Regarde la grande Rachel, elle va bientôt te rattraper si tu ne manges pas mieux que ça ». Evidemment toujours Rachel. Rachel, sa petite sœur, n’est pas grande, c’est encore un bébé, se dit-elle, c’est moi qui suis petite. Mais même manger beaucoup n’y change rien, ça elle le sait bien, ça ne marche pas comme ça. La taille, c’est gé-né-tique l’a défendu grand-père un jour où elle ne voulait pas manger sa soupe.

Elle a l’impression que le dîner dure des heures et qu’à chaque fois qu’elle ouvre la bouche ses parents vont comprendre. Les parents comprennent souvent et parfois même ils ne le disent pas. C’est terrifiant de savoir ça.

Un « J’ai mal au ventre », d’un ton angoissé qu’elle ne simule pas, suffit à lui épargner les devoirs. Demain, mercredi, il n’y a pas école.

Depuis son berceau, Arielle, sa poupée préférée, lui adresse un regard méfiant et une mine boudeuse. Ela se tire les cheveux, se tord les mains, se frotte les paupières aussi vite qu’elle le peut. Elle se mord la langue, jusqu’au sang. Et puis, « D’accord je vais tout te dire ». Elle ne sait pas si c’est pour se soulager du poids de son secret ou bien pour éviter de fâcher Arielle, mais elle lui raconte. Tout. Et même la honte, la boule dans la gorge, le cœur qui bat trop vite. Elle lui montre la cachette. « Tu ne dois jamais le répéter. C’est un Secret. Un grand Secret. Jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Jamais. Jamais… ».

Au beau milieu de la nuit, Ela se réveille en sursaut d’un cauchemar. Elle essaye d’en rattraper des bouts mais les images s’évaporent trop vite et ne lui laissent qu’une sensation de malaise. La lumière orange de la veilleuse donne une teinte inquiétante aux iris bleus d’Arielle. Elle a l’air de sourire. Mais un sourire méchant, pense Ela. Comme si elle préparait quelque chose. C’est un peu la même tête que les garçons de sa classe quand ils cherchent une mauvaise blague à faire aux filles. Soudain elle se souvient. Sous sa tête, sous son oreiller, dans la marmotte… Et Arielle qui sait tout ! En regardant les yeux en verre de sa poupée, Ela ne voit que son secret. Elle se voit elle, tremblante de honte et de peur. Elle y voit aussi sa colère. Sa colère c’est parce qu’elle aurait dû garder son secret pour elle toute seule, elle le sait. La colère monte très vite, elle s’emporte comme une tempête et elle déferle sur la poupée qui ne sait pas garder les secrets. « Je croyais que tu étais ma meilleure amie, mon bébé à moi. C’est un secret ! ! Un secret… ». Un stylo feutre noir, un rouleau de scotch et la colère s’apaise. Arielle est aveugle. Ces iris et ses paupières furieusement gribouillés sont condamnés par le scotch qui encercle plusieurs fois sa tête. Ela déchire la robe à fleur et dentelles de sa poupée, la décoiffe et la pend par le pied à une étagère. « Tu aurais dû garder mon secret murmure-t-elle, maintenant tu as honte et c’est bien fait ! ». Ela se recouche, fatiguée, mais elle se sent mieux. Personne ne pourra lire ses secrets dans les yeux d’Arielle la traîtresse.

Grosours, Pomme, Lapin bleu et son bébé, Fraise, GrosGatêau, Nouchka et encore des dizaines d’autres, jusqu’au tout petit Jeminny. Toutes les peluches sont rassemblées sous le lit pour un débat. Elles ont tout vu tout entendu. Et surtout la punition d’Arielle. Après une discussion agitée, elles décident de commencer la révolution. Grosours, le porte-parole élu pour l’occasion est envoyé en mission pour divulguer le Secret aux parents d’Ela. Ces derniers, furieux courent chercher un couteau dans la cuisine pour couper la tête de leur fille.

Un autre cauchemar l’éveille. Et cette fois elle s’en souvient. Elle sait qu’elle doit faire quelque chose, mais quoi ? Une à une, elle va chercher les peluches éparpillées dans sa chambre et se met au travail.

Au réveil, tout est calme. La lumière du jour filtre au travers des volets, un rayon s’attarde sur Arielle, la tête en bas, pendue avec son propre ruban à cheveux. Ela repense à ses peluches bâillonnées, dans le fond de leur coffre, à leurs yeux qu’elle a soigneusement décousus quand c’était possible et jetés dans les toilettes. Elle se sent si fatiguée.

« Ela ! Debout ma grande, prépare tes affaires, on part dans moins d’une heure. » Elle avait oublié ça. Aujourd’hui mercredi, c’est le jour de l’incontournable balade en forêt et du pique-nique en famille.

Avant de partir, Ela sort la marmotte de sous son oreiller. Elle l’ouvre et arrache toute la mousse à l’intérieur jusqu’à ce qu’il ne reste que le petit papier rose plié en quatre. Il est insupportable à regarder. Ela regrette d’avoir écrit son secret. Mais elle n’a pas pu résister. Finalement elle le déchire en petits morceaux et les avale d’un coup. La marmotte est maintenant un vieux sac vide et méprisable. Elle la jette à la poubelle.

Le chant des oiseaux, le bruissement de la végétation, les odeurs d’humus et d’air frais, toutes ces sensations ne font pas oublier à Ela les tambours dans sa tête, les douleurs dans son ventre. Le secret est toujours là, au bord de sa conscience, comme un insupportable bruit de fond. Comme elle ne parle pas, ses parents ont l’air inquiet. Elle évite soigneusement leur regard et fait semblant de s’intéresser aux fleurs.

Elle leur parle et observe leurs réactions peu démonstratives. Son grand-père lui a toujours dit que les plantes ont plein d’histoires à raconter si on sait les écouter. Visiblement Ela n’est pas douée pour ça. Et puis elle voudrait qu’on l’écoute elle, pas l’inverse. Son secret à elle est sûrement bien plus important que toutes les histoires végétales. Mais elle ne doit pas… ou peut-être juste à une fleur ? Elle est si seule pour porter son fardeau. Si seule…

Finalement elle opte pour une petite orchidée violette, seule elle aussi, sur le bord du chemin. « Vu comme tu es penchée, toi aussi tu dois avoir plein de secrets trop lourds toi, chuchote Ela en saisissant la mince tige entre ses doigts, alors un de plus un de moins... Je vais te raconter le mien ». Elle se met à parler, et inconsciemment, à chaque pause, elle arrache une des petites clochettes violettes de l’orchidée. A la fin de son récit Ela regarde sa nouvelle confidente. « Mais tu es devenue moche ! Tu es trop fragile ». Elle sent la sève qui coule de la tige sous la pression de ses doigts. « Tu perds tous les secrets, regarde ! » Et avec rage Ela arrache l’orchidée à sa base et la jette dans les orties. Et de nouveau la voilà seule. Son terrible secret lui brûle les entrailles. Il veut sortir, se dit-elle. Il veut sortir et se jeter à la figure du premier qui passe, de ses parents, du monde entier. Et alors ça serait la fin, pense Ela avec horreur. Elle voit d’ici le scénario.

« Passe-moi les assiettes, Ela s’il te plaît, je ne vais pas le répéter dix fois ! » Le poulet froid enduit de mayonnaise lui donne la nausée. Le pain se coince dans sa gorge sèche. Et ses parents qui l’observent de cet air si bizarre. Elle a entendu sa mère dire tout bas « C’est ça l’âge de raison, on ne s’occupe plus des parents ! Ou bien c’est la pleine lune qui la met dans cet état ». S’ils savaient… Heureusement ils n’ont pas l’air d’avoir compris. « Moi au moins je sais garder un secret ».

Ela s’éloigne de la nappe et tente de s’extraire de ses pensées noires en cherchant des sauterelles. Son grand-père, encore lui, lui a montré comment les surprendre dans les hautes herbes. Elle tape du pied en avançant pour faire s’envoler les insectes et observe attentivement l’endroit où elles atterrissent. Attraper une sauterelle nécessite toute sa concentration et au bout de quelques minutes elle a oublié tous ses problèmes.

« J’en ai une ! » Elle entrouvre tout doucement ses deux mains et jette un coup d’œil à l’intérieur. Elle en a une. Elle est petite et toute verte, de minuscules yeux rouge pâle et de longues antennes. Quand Ela ouvre en grand ses mains, la sauterelle ne s’envole pas. « Tu n’es pas une peureuse toi. Je vais t’appeler Courage. » Et puis soudain il revient. Il revient avec toutes les douleurs, les battements de cœur et la chaleur qui monte. Il martèle son crâne. Elle n’arrive plus à le garder pour elle toute seule. C’est trop dur. « Maintenant que tu es mon amie, je vais te dire quelque chose ». Mais à peine a-t-elle fini son histoire que la sauterelle saute d’un bond prodigieux qui l’emmène dans un massif de pissenlits. Ela n’en revient pas. Comment a-t-elle pu lui faire ça ? Elle se redresse d’un bond et s’élance après la sauterelle. De bond en bond, de pissenlits en pissenlits, elle ne perd pas de vue sa cible et finit par s’abattre sur elle de tout son long. Son menton se râpe sur un chardon. Avec précaution elle se soulève et guette la sauterelle sous son ventre. Elle est vivante, même pas un peu écrabouillée. Ela la récupère entre ses deux mains mais cette fois elle les ferme si fort qu’elle sent sa prisonnière s’agiter sous ses doigts pour s’enfuir. Elle resserre encore l’étreinte, folle de rage. Humiliée, trahie par un insecte ! Quand elle sent du liquide sur sa paume elle ouvre grand ses mains, les secoue et les essuie sur son jean. Sa mère va encore faire un drame pour les genoux tout verts de gazon.

« Ela ma chérie, viens par là ! » Ils vont se promener juste tous les deux, garde Rachel un instant s’il te plaît, fais bien attention à ce qu’elle met dans sa bouche, et aux insectes qui piquent, ne parle pas aux inconnus, etc. La rengaine habituelle. Rachel, assise sur sa couverture en coton bleu ciel, ne bouge pas. Elle regarde autour d’elle avec ses yeux noirs grands ouverts. A son expression, en même temps perplexe et concentrée, on a l’impression qu’elle écoute quelque chose. « Elle entend la musique des fleurs et des oiseaux », dirait grand-père.

Grand-père sait toujours tout, c’est même parfois un peu énervant. C’est sans doute parce qu’il écrit beaucoup de livres. Et aussi il dit qu’il est juif. Même quand sa mère était enceinte, personne n’était au courant mais grand-père a deviné. Du coup quand Ela est née, ses parents lui ont donné un nom juif pour lui faire plaisir. Et aussi parce que sa mère avait seulement seize ans et qu’elle ne l’a pas dit à ses parents. Grand-père était le seul à savoir. Alors « Ela », diminutif de « Elav » ça veut dire « secret » en hébreu. Depuis qu’ils sont au courant, Papy et Mamie, les grands-parents maternels, l’appellent Marie quand elle va chez eux (rarement). Marie c’est son deuxième prénom et Ela le déteste.

Ela… Secret… elle se rend compte tout à coup de la coïncidence. C’est comme si elle était destinée à garder son secret. Pourtant il lui fait si peur, si mal, si chaud. Si elle pouvait le confier à quelqu'un. Rien qu’une fois. Si elle pouvait l’enfouir dans la tête de quelqu'un d’autre pour qu’il arrête de la harceler comme ça. Si seulement. Ce méchant secret qui la rend si seule, et si mal à l’aise. Depuis qu’il s’est emparé d’elle, elle se sent plus fragile, trop vulnérable. Alors si quelqu'un pouvait l’aider, en prendre un bout. Non c’est impossible. Mais si… Elle a l’impression que son ange gardien et son démon se battent dans sa tête comme dans les dessins animés du matin sur la Une. Ils sont comme elle en miniature, sauf que l’ange a des ailes bien blanches, une auréole et des joues roses et le diable est rouge écarlate avec des cornes. Il menace l’ange avec sa fourche et dit à Ela « Allez dis-le ! balance ma grande ! » et l’ange répond « Non Ela, ce n’est pas bien, sois sage et ne dis rien ». Ela a mal à la tête. Elle a de plus en plus chaud. Elle regarde Rachel, toujours souriante, absorbée par une longue file de fourmis qui pillent un bout de fromage à l’abandon.

Et puis d’un coup de sa queue enflammée le diable envoie balader l’ange.

Ela se penche doucement vers sa sœur. « Ecoute-moi Rachel. Je vais te raconter un secret. »

Soorie, Juin 2005

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