Derec et Mme Verne (2006)

Derec et Madame Verne

Avant de connaître Mme Verne j’étais persuadé, j’imagine comme une grande partie de la population, que les vieux ça ne sert à rien d’autre qu’à nous coûter de l’argent et à nous répéter « si tu avais connu la guerre comme moi mon petit », le regard supérieur derrière leur lunettes demi-lune. Je pensais aussi, j’imagine comme la même grande partie de la population, qu’une concierge peut être soit portugaise, soit raciste.

En réalité Mme Verne n’est ni l’un ni l’autre, et le plus étonnant dans tout ça, c’est qu’elle reste sûrement la seule personne au monde qui m’aime, sans compter Derec et Roux, et encore même eux, finalement, je ne suis sûr de rien.

Tous les matins à 6h30, je la trouve en bas de l’escalier, elle astique les palmiers en plastique du hall et fait semblant de ne pas m’entendre arriver. Quand je passe juste derrière elle, elle se retourne brusquement avec un admirable sourire, pour une femme de son âge, j’entends. « Oh bonjour M. Gaël ! Vous m’avez fait peur ! » Puis elle rajoute en baissant la voix comme si elle allait me confier un secret d’état : « Attention M. Gaël, les capricornes ne sont pas dans leur assiette aujourd’hui. » Ensuite elle rigole bizarrement et retourne à ses palmiers postiches. Mme Verne m’appelle toujours par mon prénom parce qu’elle n’arrive pas à prononcer mon nom de famille. Là- dessus, je ne peux vraiment pas lui en vouloir puisque celui-ci, à part pour quelque fins linguistes, est imprononçable. Gaël Débrëczen, quand ma mère, hongroise, a parlé de me donner son nom de famille, mon père, breton, n’y a vu qu’une merveilleuse excuse pour nous abandonner tous les deux, A Dieu va ! Démerdez vous les Débrëczen, avec votre nom de famille à la con que personne ne peut prononcer.

Le soir quand je rentre de la boîte, il y a toujours un quignon de pain dur posé à mon intention, au-dessus des boîtes aux lettres. En fait, je dis à mon intention mais c’est plutôt à celle de Derec. Je crois que les autres locataires ne se réjouissent pas spécialement qu’on sème des croûtons sur leurs boîtes aux lettres mais la plupart aiment bien Mme Verne et lui passent ses excentricités (la plus étrange étant celle qui consiste à me faire des cadeaux, même si ce n’est qu’un bout de baguette). Au début elle accompagnait le pain d’un post-it rose ou jaune fluo : « Pour M. Gaël, ne pas jeter SVP », et puis je suppose que les gens se sont habitués. Du pain dur j’en ai à la pelle, il faut bien avouer que ça n’est pas très compliqué à fabriquer surtout pour quelqu'un comme moi et en plus Derec n’aime pas trop ça. Mais pour rien au monde je n’irais raconter ça à Mme Verne, je l’aime trop, ce vieux croûton qui m’attend le soir. Je l’aime tellement en fait que parfois même je le mange, et je le savoure parce qu’il a vraiment un goût pas commun, un goût que je ne trouve nulle part ailleurs.

Un jour Mme Verne m’a demandé si je voulais qu’elle soit ma mère. Elle m’a fait rentrer chez elle « pour boire un p’tit quèqu’chose » et m’a fait asseoir dans son salon sur une chaise de jardin blanche. La nappe était rose fuchsia imprimée de motifs floraux et au milieu trônait une boule à neige emprisonnant un minuscule Empire State Building, enfin c’est ce qu’elle m’a expliqué. Au moment d’apporter le p’tit quèqu’chose qui était du thé, Mme Verne m’a demandé de but en blanc : « M. Gaël, est-ce que ça vous ferait plaisir que je devienne votre maman ? ». Sur le coup j’avais plutôt envie de lui répondre que sa tapisserie mauve et verte me donnait la nausée mais j’ai juste hoché la tête, je suppose que c’est ce qu’elle attendait vu le sourire radieux qu’elle m’a adressé. « D’accord, alors maintenant je suis ta maman ». « D’accord Mme Verne ». Puis elle m’a expliqué qu’elle avait un problème au cerveau et qu’elle risquait à tout moment d’avoir une rupture d’anévrisme et qu’elle devait « prendre les devants ». Je ne sais pas ce que c’est qu’un « anévrisme » ni comment on prend les devants, j’ai encore hoché la tête et finalement on a bu notre thé en silence. Je regardais alternativement les rides de son visage, nombreuses et très creusées, et la collection d’arrosoirs qui envahissait la pièce. A la fin elle m’a serré la main pour me dire au revoir.

L’autre nuit j’ai rêvé que ma vraie mère, celle qui est hongroise, me téléphonait et me demandait si c’était pour m’appeler M.Verne que j’aij’avais changé de mère. Je n’y avais jamais réfléchi avant, mais ça me parait un peu tordue comme idée. Mais ma mère biologique est assez tordue, enfin si elle est toujours en vie.

J’apprécie Mme Verne, pas seulement parce que c’est ma mère depuis quelques années, mais aussi parce que c’est une des rares personnes que je fréquentecroise à ne m’avoir jamais demandé si je me droguais. Elle ne critique jamais mes jeans troués. Elle ne me dit pas que je suis trop maigre, et elle ne critique pas ma coupe de cheveux. Il me semble que Mme Verne et moi sommes un peu pareil. Nous vivons tous les deux dans un monde que nous ne comprenons absolument pas. Je suis sûr qu’étant jeune, elle rêvait de la même planète que moi. Maintenant elle marche difficilement, elle porte un dentier et des bas de contention comme elle dit, je crois qu’elle a renoncé à trouver sa planète et moi aussi d’ailleurs. Pas étonnant qu’on s’entende bien tous les deux, les gens nous regardent de la même façon, et ça, ça rapproche.

Depuis ce jour où Mme Verne est devenu ma mère, un dimanche par mois elle dépose une boîte de Chat-miam-senior pour Roux et une tarte aux myrtilles devant ma porte. Je n’ai jamais osé lui demander si la tarte est pour moi ou pour Derec.

Quand j’emmène Derec au supermarché le mercredi soir, Mme Verne sort sur son palier avec n’importe quel bout de nourriture qu’elle a pu trouver et le propose à Derec qui se cache dans la capuche de mon sweat. Il fait souvent peur aux gens, il parait que c’est sa queue, moi je la trouve douce si on la caresse dans le sens du poil et pour rassurer les gens je leur dit que ce n’est pas un rat mais un « Sur-mulot », je l’ai lu dans un magazine. Parfois ça marche.

Tous les deux ou trois ans, Derec meurt, alors je demande un congé d’une journée à mon patron (il me l’accorde en général vu que je ne prend jamais de vacances, il a peur que je prévienne la police) et je visite toutes les animaleries de la ville pour en trouver un autre. Il faut qu’il ressemble exactement à Derec, pour être Derec, et parce que je crois que Mme Verne serait très triste d’apprendre que ça n’est pas tout à fait le même Derec que la veille. Heureusement Derec grandit toujours très vite.

Mme Verne et moi on ne parle pas beaucoup. Ca tombe très bien parce que je n’aime pas vraiment parler et de toute façon je ne saurais pas quoi dire. De temps en temps quand je rentre avant la nuit, elle me demande comment s’est passée ma journée de travail, et je lui dis que c’était comme d’habitude.

Trier des déchets dans une usine de recyclage n’a rien d’un métier plein de surprises. La seule que j’aie jamais eu c’est la fois où j’ai trouvé Roux caché dans un carton sur le tapis roulant. Il miaulait tellement fort quand je l’ai pris dans mes mains que les autres l’ont entendu malgré le bruit des machines. Ils se sont tous retournés vers nous avec un regard désabusé, limite compatissant, puis ils sont retournés à leur travail comme si de rien n’était « débrouille toi avec ton chat, nous on veut rien savoir, surtout si ça te concerne ».

Heureusement Mme Verne m’a expliqué comment il fallait s’occuper d’un chat, la voisine du dernier en a deux et lui raconte tout le temps sa vie.

Ce matin Mme Verne m’a fait une surprise. Quand je suis arrivé en bas de l’escalier elle n’était pas en train d’astiquer les palmiers, elle m’attendait, debout au milieu du hall, très droite et souriante dans une robe turquoise tachée d’eau de javel, son petit foulard brillant noué autour du coup. Avant que j’aie pu lui dire bonjour elle me tendait un paquet : « Bon anniversaire M. Gaël ! ». J’ignore pourquoi elle a choisi ce matin précisément, mais j’ai trouvé ça tellement gentil que j’ai oublié de lui dire merci. J’ai pris le paquet en souriant et je suis parti très vite. C’est assez embarrassant les surprises, ça me met mal à l’aise. J’ai attendu d’avoir passé plusieurs rues avant d’ouvrir le paquet enveloppé dans un catalogue de réclame. Dedans il y avait un beau stylo plume et un cahier vierge. Le stylo était tout lisse et décoloré à l’endroit où on pose les doigts, il avait dû beaucoup écrire. J’ai réfléchi longtemps à quoi pourraient me servir ces deux objets et puis finalement je les ai posés dans un coin à l’usine et je les ai oubliés en partant.

Ce soir je n’ai rien trouvé au- dessus des boites aux lettres. J’ai fouillé partout, dans les poubelles, dans les pots de fleurs en plastiques, par terre, sur et sous les boîtes aux lettres. Il n’y avait rien. Là encore j’ai fait fonctionner ma cervelle. J’ai fini par monter chez moi et après un bon moment de recherche j’ai déniché le petit Robert que j’avais eu pour l’école quand j’étais petit. La définition d’anévrisme ne m’a vraiment rien appris, c’était très compliqué avec d’autres mots que je ne connaissais pas. Mais après la définition il y avait ça : « Les anévrismes sont susceptibles de se rompre, ce qui peut être à l'origine d'une hémorragie interne parfois fatale. » Fatal je sais ce que ça veut dire mais au cas où, j’ai quand même cherché dans le petit Robert, parce que parfois les mots ont plusieurs sens. Par contre j’ai beau chercher, je n’ai pas trouvé comment remplacer Mme Verne quand son anévrisme aura cassé. Même en imaginant que je fasse toutes les maisons de retraite de la ville, voire du pays, je vois mal comment je pourrais retrouver exactement la même. J’en suis pas fier, mais ça me fait un peu peur.

Sans savoir pourquoi, je suis retourné à l’usine en courant très vite, le personnel de nuit me connaît ils m’ont laisser rentrer. Heureusement le paquet était toujours là, dans son catalogue de réclame.


Juin 2006

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