C'était hier
- Allo ?
- Salut… c’est moi.
- …
- …
- T’es où ?
- Aux USA, Chicago.
- Ok je vais voir ce que je peux faire. Je peux te joindre comment ?
- Tu notes ?
- Hum
- 451487219
- Ok je te tiens au courant. Demain peut-être.
- Ok
- A bientôt alors.
- A bientôt.
Elle raccroche, elle loupe le socle du téléphone, il tombe avec fracas sur le lino de la chambre.
Il raccroche en appuyant longtemps sur le bouton, sa main se suspend quelques instant avant d’envoyer valser le téléphone sur le lit. Il rebondit plusieurs fois et tombe.
Si longtemps qu’on n’a jamais été si près l’un de l’autre. C’était le moment non ? Elle sent son ventre se détendre, elle respire. Elle est heureuse.
Il ouvre son ordinateur, connexion, recherche, compagnie aérienne. Combien ? Huit, neufs, dix ans maintenant ? Non c’était hier. Le temps est une unité totalement aléatoire se dit-il. C’était hier la dernière fois. C’est dans dix ans la prochaine. Il trouve un avion pour le lendemain. Ca fera des frais, mais c’est son tour. Il est heureux.
Il est là, immobile. Il l’a déjà vu. Son sourire éclaire son visage sombre. Il fait jouer ses clefs de voiture entre ses doigts fins, comme toujours.
Elle est là. Son pas rapide qui fait sauter ses seins sous son cache-cœur bleu pâle. Ses cheveux en batailles. Et son air de toujours.
- Un coca et un demi de blonde s’il vous plait, commande-t-il.
Elle sourit, elle avait envie d’un coca, comme d’habitude faute d’autre chose. Le coca c’est la couleur de sa peau à lui. A-t-il déjà songer que le demi avait la couleur de ses cheveux a elle ? Elle fait tourner sa paille dans son verre et joue avec les glaçons.
Elle va aspirer à la paille le coca emprisonné dans le creux d’un glaçon, se dit-il. Quand elle le fait, elle le regarde droit dans les yeux, d’un air concentré.
- Comment tu vas ?
Il n’a pas changé. Le même, plus beau et plus sérieux à chaque fois. Pourtant c’était hier non ?
- J’ai quitté la boîte depuis 5 ans. Je ne regrette pas. Je travaille pour moi maintenant, ça ne marche pas trop mal. Et toi les amours ?
- Toujours pareil. Ca va ça vient. Y a quelques années j’ai fréquenté une fille pendant presque 2 ans.
- Wah.
Il va rire et rajuster ses lunettes pense-t-elle. Il avale ensuite une gorgée de bière et essuie ses mains humides sur son jean noir.
Elle est la même. Plus lumineuse encore que la dernière fois. Un jour elle sera trop éblouissante si ça continu. Il lui raconte laconiquement ses histoires de la dernière décennie sachant qu’elle finira par lui dire qu’il est un séducteur ou un bourreau des cœurs, sachant aussi que ça n’est pas vrai. Où on en était déjà la dernière fois ? Elle sait, elle se souvient toujours. C’est pas si vieux finalement, tout est encore là.
- Hé, toujours aussi séducteur hein ? Aller va je rigole.
Ils rient. Ses yeux Coca pétillent.
Ses cheveux Heineken s’agitent.
Cette tendresse. Comment a-t-elle pu s’en passer si longtemps ? Elle sent encore sur sa peau ses caresses de la veille. Les baisers d’aujourd’hui s’ajoutent à ceux d’hier, et d’avant-hier, et de toute sa vie.
Sa peau si douce. La trace de ses doigts y est encore imprimée. Il se perd dans le labyrinthe qu’il a tracé au fil du temps de son cou jusqu’à ses chevilles, le creux entre ses seins, les fines veines bleues sur ses hanches.
Elle a mal au ventre de rire, mal à la mâchoire de parler et de bailler. Déjà se dit-elle. Une minute que nous sommes ensemble et déjà il repart. Elle enlève sa chemise et lui rend. Elle sait qu’il va la boutonner en commençant par le milieu. Ensuite il lui caressera la joue et lui dira, on est heureux non ?
- Oui on l’est.
Il s’habille. Il ne pense pas, il est bien, quelque part entre l’extase et la simplicité. La vie c’est ça : l’extase et la simplicité se dit-il. Une minute avec elle et je vis. Quand elle va se lever et s’étirer comme un chat il va l’embrasser et lui envoyer son t-shirt à la figure. Il recevra sûrement un oreiller dans le dos.
Ouf, on a pas eu le temps de s’ennuyer.
On a même changé de position. On se connaît encore. Tout va bien.
- Adieu ma belle, à dans un siècle.
- Appelle-moi quand on passe au prochain millénaire, je trouverais une minute pour toi.
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