APPAREILLAGE
Noir, blanc, noir, blanc…
Je pense que cet évènement s’annonçait depuis plus de 100 ans déjà. La coupe était pleine. Mais pouvait-t-on croire qu’un accident aussi trivial que celui-ci allait déclencher le chaos qui s’en suivit ?
Déjà huit heures que seules ces deux couleurs alternent derrière la vitre, comme un mauvais rythme ou un disque rayé. La Laguna future file à 200 km/heures sur l’autoroute et plutôt que de compter les moutons qui sautent par dessus la barrière (les miens se cassent toujours la figure) je compte les néons. Activité exaltante me direz vous, mais moi, je suis comme ça, je compte les néons. Déjà j’ai passé les 9 000, beau score. Ceci dit, je ne pense quand même pas tenir ainsi jusqu’à New York.
Crise économique mondial, déchéance sociale des quatre continents (quatre depuis que l’Antarctique a fini de fondre et de sombrer dans les abysses). Année 2202 : le dollars chinois, dernière monnaie de valeur, coule à pique, l’essai loupé de bombe atomique vient d’anéantir un tiers du continent Africain. Les peuples qui ne meurent pas de soif ou d'irradiation se font la guerre, et les dernières ethnies eurasiatiques qui en ont les moyens s’exilent, grâce aux autoroutes sous-marines, sur le continent américain, qui, oh! ironie du sort, est le seul quelque peu préservé de la folie humaine durant ces dernières décennies.
L’atmosphère froide et absolument hermétique du tunnel me donne l’impression d’une très lente agonie, sauf que pour l’instant aucune lueur n’apparaît au bout. Il semble infini, hors du temps et terriblement monotone. Je l’imagine serpentant vers les entrailles de la terre, nous précipitant dans un océan de magma en fusion. Ca me donne la chair de poule.
Juste un accident. Sans doute un court circuit, dans une villa modeste de la rue Wolfgang Amadeus Mozart ( un compositeur de requiems morbides du deuxième millénaire). Explosion. Peu conséquente en comparaison avec la dernière bombe atomique, mais plutôt extraordinaire venant d’un banal court-circuit. On croit à un attentat visant les classes modérées. Ces classes regroupant trois-quarts de la population mondiale (puisque les pauvres meurent avant même d’avoir eu l’occasion de procréer et les riches a force de s’entretuer ne sont plus qu’une poignée faisant semblant de contrôler une situation internationale incontrôlable). Je disais donc, court circuit, explosion rue Mozart, on croit à un attentat : la goutte d’eau qui fait déborder le vase. En haut de la hiérarchie on trépigne d’impatience depuis des jours, on le sent venir, on attend l’occasion… la voilà enfin. 5, 4, 3, 2, 1, 0, largage !
A bord de la voiture aussi l’ambiance est morose, la mine de mes parents aussi sombre que l’autoroute de la mort. Et cela surtout depuis que maman a posé LA question fatale, d'un ton qui se voulait totalement innocent mais avait, en réalité, tout d'une accusation de crime contre l'humanité.
_ « Dis-moi chéri, on a bien débranché l’appareil ? »
A question fatale, réponse foudroyante, début de la spirale infernale :
_ « Tu veux dire, est-ce que TU as pensé à débrancher l’appareil ! »
De toute façon, on avait déjà trois heures d’agonie derrière nous, c’est là que j’ai commencé à compter les néons. Désormais, le sourire angélique de Lila qui dort à mes côtés paraît presque déplacé. Je l’envie. Pour moi, impossible de retrouver le sommeil depuis mon cauchemar de tout à l’heure : le tunnel, l’obscurité, des fissures, puis des failles, la mer… plus rien. Je crois que je suis un peu claustro.
La voilà qui décolle, LA bombe.
9712, 9713, 9714…
Noir, blanc, noir, blanc…
Noir, noir, noir.
Néant.
Cri étouffé de ma mère, crissements de centaines de pneus amplifiés par les parois du tunnel. Mon père réussi à maîtriser son coup de frein, éviter la voiture devant. Stop.
Silence.
Lueur bleuâtre des phares qui s’allument un à un. Je ne sais plus très bien si je suis à nouveau dans mon cauchemar ou si ce qu’on raconte sur le tunnel de la mort est faux : après tout peut-être qu’il n’y a aucune lumière au bout.
« Taupins, taupines, si un jour vous voyez une lumière au bout d’un tunnel, ce ne peut être que le phare avant d’une locomotive. »
Les portières s’ouvrent. Visages incrédules, regards inquiets. L’alarme d’une ambulance résonne quelque part et se répercute contre les parois tout autour de nous : « t’es foutu, t’es foutu, t’es foutu » hurle-t-elle. Elle vient sans doute ramasser les victimes des coups de freins trop brusques, les cardiaques qui ont eu une mauvaise surprise à l'extinction des néons. Pleurs des enfants surpris, peur du noir, cris des accidentés ou des énervés, piétinement électrique des autres. On est pressé, pas que ça a faire, y’en a marre, etc.
Lila dort toujours, le même sourire d’ange sous ses pommettes roses ternies par la pénombre. L’éclairage faiblard de la Laguna futur de mon père me permet de plonger dans un bouquin, histoire de me changer les idées. J’ai déjà mal aux yeux.
Crépitement des hauts parleurs… la voix suave d’une jeune femme, style téléphone rose, demande le silence.
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, votre attention s’il vous plait. La Compagnie Sub-Atlantique est au regret de vous informer qu’en raison d’un léger incident technique il vous faudra patienter quelques minutes jusqu'au ré-allumage des néons. Merci de stopper votre véhicule et de ne pas stationner sur la bande d’arrêt d’urgence. En cas de problème adressez-vous aux agents de sécurité postés tous les 500 mètres. Merci de votre compréhension, la Compagnie Sub-Atlantique vous souhaite une excellente fin de journée.
Ladies and gentlemen… »
Les hommes trépignent, gueulent et klaxonnent. Les femmes tentent de les calmer ou de rendormir les enfants. On insulte la compagnie, on maudit ces idées de tunnels sous l’Atlantique, on désespère de la crise économique, on s’excite à chercher le responsable du retard. Machin nous attend à telle heure, les ennuis vont nous rattraper, on ne veux pas y retourner, tourner la page…
Nous, personne ne nous attend, nulle-part, et notre fuite n’a comme motif que celui du mouton qui voit les autres courir devant lui à peine conscient du filet de bave dégoulinant des babines du loup derrière. Mes parents sont étrangement calmes.
Les quelques minutes annoncées s’égrènent avec une lenteur désespérée, puis les heures, tout aussi lentement. Maman achève frénétiquement un quatrième paquet de Pim’s, le visage défait. Papa rumine furieusement dans sa barbe et imagine encore les conséquences de l’éventuel « oubli » de sa femme. L’appareil…
Lila dort.
Petit à petit une vague d’inquiétude submerge les gens, sans doute de Nantes à New-York, se transformant bientôt en un véritable raz de marée. Pour lui barrer la route et éviter de se noyer, certaines femmes ont organisé une réunion Tuperwer : les qualités du nouveau moule flex semblent très convaincantes. En plus de ça, un tournoi de belote fait rage (et c’est bien le mot) à une centaine de mètres. Des pleurs de gosses et des accents stridents de scènes de ménage retentissent dans le tunnel.
La plupart des phares sont éteints, certains automobilistes font encore tourner leur moteur pour refaire de la batterie. Aussi la faible clarté de quelques paires d’yeux au xénon lutte contre l’étouffante obscurité et fait danser les ombres immenses qui tapissent notre mortel couloir.
Dernière page de mon livre. Celle que je déteste le plus en général parce que je n’aime pas la fin des choses, parce que j’ai peur de la fin des choses.
De nouveau le crépitement des haut-parleur qui brisent le silence installé depuis presque cinq heures maintenant entre le tunnel et l’extérieur, entre le sub et la surface, j’ai envie de dire : entre Nous et Eux. Cette fois c’est Mozart qui pousse la chansonnette. La Compagnie croit au pouvoir calmant de la musique Et en effet le chant funèbre qui retentit semble achever tout le monde. Moi ça me rappelle surtout cette pimbêche de Melle D. ma prof de piano et le concours d’entrée au conservatoire supérieur, foiré à cause de ce p… de requiem. Je hais Mozart, surtout depuis que j’habite dans la rue qui porte son nom !
Je n’ai plus rien à lire, de toute façon ce thriller bidon m’a donné mal à la tête.
La musique semble dire : « pas de panique, plus que quelques jours à attendre » comme un numéro indigo, à 10 dollars chinois la minute, où les opératrices vous laissent poireauter une heure avec la lettre à élise version clavier électronique de l’an 2000.
Du coup le raz de marée a tout dévasté. Un grand frisson collectif envahi le tunnel. Electricité statique du stress et de l’angoisse. Un pas de plus vers la fin… la peur.
De plus en plus de klaxons hurlent à la mort comme les chiens faméliques du port de Nantes, les automobilistes se remettent en route empruntant la bande d’arrêt d’urgence, moteurs qui grondent, panique. Un vent glacial de fin du monde consume ce qui reste de calme et d’intelligence rationnelle chez les prisonniers. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais sont-ils prisonniers de leur peur ou du tunnel sans fin qui les a avalé ? Je ne me sens pas prisonnière, mais terriblement indifférente. A moins que ce soit cela ma prison.
J’ai la désagréable impression que l’agonie sera plus longue que prévue. Regard à Lila. Sourire d’ange, endormie, sa geôle à elle c’est son sommeil.
Maman a finit par rejoindre la réunion Stan home produits évolutifs qui malgré tout occupe les ménagères. Elle pourra frimer en parlant de son appareil stan home quatrième millénaire en avance sur tous les autres. La bête des bêtes, le trophée universel de la femme moderne, comme elle dit. Trophée qui est peut-être resté branché… mais ça elle ne le dira pas, elle n’y pense même plus.
Papa joue au mini-golf sur son portable depuis des heures, inlassablement. Ici pas de réseau mais on ne se sépare pas du GSM, le trophée universel de l’homme moderne. Il joue au golf pour oublier, comme s’il se saoulait. Son visage est aussi hermétique que l’autoroute, aussi sombre et aussi terrifiant, ou peut-être terrifié.
Visions de cauchemar, clivage arbitraire de notre société ou les trophées sont nombreux, aussi vitaux qu’un moule ou un téléphone portable. Finalement, je me rends à l’évidence : tous les éléments sont réunis pour me plonger dans une épouvantable dépression nerveuse. Ne plus regarder, fermer sa fenêtre.
Et Lila qui dort.
Je me demande si elle n’est pas tombée dans un profond coma. Là encore j’aimerais bien être à sa place. Bizarrement ça n’inquiète pas les parents qui n’ont pas vu leur fille ouvrir l’œil depuis une vingtaine d’heure. Tant qu’on ne leur casse pas les oreilles avec des : « encore combien de kilomètres ? » ou des « j’ai envie de pipi ! » ils restent terrés dans leur trou noir du fin fond d’une galaxie inconnue, en tout cas à des trilliards de km de ma planète.
Ma planète… parlons-en. Je crois qu’elle se disloque. Je la vois faillir. Je perds pieds, je me noie dans le sourire absent de ma petite sœur, je compte les néons qui tournent autour de moi, de plus en plus vite. Tout est lumière maintenant. Peut-être le bout du tunnel ? C’est donc vrai ? L’hymne à la joie déferle des hauts-parleurs jusqu’à faire vibrer violemment mes tympans. La voiture tourne. Les fissures, la mer qui nous engloutit… plus rien.
Je perçois à peine le silence brutal et la voix de l’hôtesse téléphone rose qui, très sensuellement, parle d’incident technique, de guerre nucléaire et bafouille quelques excuses de la Compagnie Sub Atlantique.
Noir, noir, noir.
« Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bienvenu dans l’ère nucléaire.
Ladies and gentlemen, welcome… »
Un œil brille dans l’obscurité, une petite main douce et froide m’agrippe avec force.
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire